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Eloge de la légèreté

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Eloge de la légèreté Empty Eloge de la légèreté

Message par PhiPhilo le Mer 18 Nov 2020 - 10:46

大家好, dà jiā hǎo, bonjour tout le monde.


J'ai déjà fait l'éloge de la lenteur sur ce forum (ICI) ainsi que dans un article publié sur mon blog (ICI). Par ailleurs, la notion de légèreté a déjà été abordée dans un autre fil de discussion (ICI). Je voudrais, à présent, rééxaminer cette notion de légèreté à la lumière de la pensée chinoise pour tenter d'en esquisser, en filigrane, quelques conséquences implicites pour la pratique de la Marche Nordique.

La civilisation traditionnelle chinoise a toujours été fondamentalement rurale. Il n'est pas étonnant alors que ce grand classique de la sagesse chinoise qu'est le 易经, yì jīngle Livre des Changements (ou des Mutations), commence par ces quatre termes : 元, 亨, 利, 贞, yuán, hēng, lì, zhēn, c'est-à-dire, littéralement, "commencement, foisonnement, profit, pureté". Chaque terme ne sert à rien d'autre qu'à qualifier une saison. On devine sans peine qu'il s'agit, dans l'ordre chronologique, du printemps, de l'été, de l'automne et de l'hiver. Et on comprend aussi sans grande difficulté qu'au grand "commencement" (元, yuán) du printemps succède le "foisonnement" (亨, hēng) de l'été, puis vient le "profit" ( 利,) de l'automne, enfin la "pureté" (贞, zhēn) de l'hiver. Or, nous dit Liè Zǐ, "l’action du ciel et de la terre consiste dans l’alternance du yin et du yang, tout cela est naturel et immuable". Par quoi il faut comprendre, entre autres choses, que l'éternel retour des saisons est le modèle "naturel et immuable" du principe même du Tao : à savoir l'alternance infinie de ces deux pôles de toute réalité que constituent le 阴, yīn et le 阳, yáng.

A partir de ce modèle très général, on tire un certain nombre de conséquences. Entre autres que "le lourd est la racine du léger, le repos est le soutien du mouvement"(Lǎo Zǐ). On voit donc que Lǎo Zǐ, d'une part établit une analogie entre le lourd et le repos, le léger et le mouvement, d'autre part réaffirme que, au sein de chacun de ces deux couples de qualités lourd (重, zhòng)/ léger (淡, dàn) et repos (安, ān)/ mouvement (动, dòng), les deux pôles opposés sont unis par une relation de succession permanente. Allons plus loin : le rapprochement entre lourdeur et repos suggère que 重, zhòng (le lourd) a de l'affinité avec 安, ān, (le repos). Et, en effet, c'est ainsi que l'on perçoit, par exemple, l'alanguissement automnal : le ciel est bas et lourd, les feuilles tombent, la terre est gorgée d'eau, on se sent exténué, épuisé, (l'italien dit "esaurito", rincé). Du coup, il semble que tout aspire à plus de repos, lequel, en chinois, est synonyme de "santé", de "paix", de "calme", de "sécurité". De même, l'affinité entre 淡, dàn (légèreté) et 动, dòng (mouvement), nous rappelle que c'est le mouvement qui fait paraître les choses plus éthérées (rappelons au passage que la relativité généralisée d'Einstein ne dit pas autre chose : à savoir que la matière n'est que de l'énergie ralentie et l'énergie de la matière accélérée), mais aussi, par synonymie du caractère 淡, plus pâles, plus ternes, plus molles, plus douces, plus fluides. 

Comment s'étonner alors qu'au XIX° siècle, le philosophe allemand Nietzsche ait fait de la danse la plus haute expression possible de la légèreté : pour lui les dieux et les sur-hommes (Übermenschen), s'il en existe (d'ailleurs, uniquement chez les enfants et les orientaux !), se signalent nécessairement par leur faculté à danser. Et, inversement, pour lui, le comble de la lourdeur est atteint, dans la civilisation européenne, par la culture allemande, avide de certitude, de calme, de tranquillité et de rédemption. Oui mais voilà : pour Nietszsche, qui n'était pas taoïste bien qu'il connût assez bien la pensée extrême-orientale (à travers le bouddhisme), le lourd et le léger sont des qualités définitives, caractéristiques de certains êtres. Tandis que, pour les Chinois, ce sont des états transitoires : le léger tend vers le lourd, comme le mouvement vers le repos. Ce que n'importe qui, au cours d'une activité quelconque, a pu expérimenter. Quoi que l'on fasse, on en vient toujours à être gagné par la lassitude. Quant à la troisième loi de la thermodynamique de Boltzmann, elle confirme que tout système physique, quel qu'il soit, tend inexorablement à perdre de l'énergie. Ce qui, pour Boltzmann, est irréversible (c'est la fameuse "flèche unidirectionnelle du temps"). Mais nous savons bien qu'après un bon repos, voire même un simple petit somme, nous sommes régénérés et prêts à repartir. Donc qu'à l’appesantissement dû à la fatigue, succède l'aisance du mouvement.

Or, il y a, chez les êtres humains, deux manières de traiter cette facilité retrouvée. La première, qui est aussi, hélas, dans la civilisation occidentale, la plus fréquente, consiste à mépriser, à dévaloriser la légèreté du mouvement (d'ailleurs, en français, une des acceptions des termes du champ lexical de la légèreté est très péjorative : ainsi, quand on parle d'une personne aux "mœurs légères", de "paroles légères", de décisions "prises à la légère", etc.) pour l'assigner à résidence dans le domaine de la productivité.  Ce qui importe au fond, ce n'est pas, dit-on la facilité, l'aisance (réservées aux paresseux) mais plutôt la vitesse d'exécution dans le mouvement qu'autorise la légèreté : il faut profiter de cette légèreté pour immédiatement hâter la production d'un résultat tangible, objectif, concret. Bref, il faut se servir de la légèreté comme d'un moyen pour aller vers le lourd (cf. l'expression française "c'est du lourd !" pour dire que quelque chose est important, ou le mot anglais "the concrete" qui signifie ... "le béton"). La légèreté, partant, le mouvement, n'est jamais une fin en soi : ce qui l'est, c'est la lourdeur du résultat produit. Le pire, c'est que, même dans le cadre des activités physiques dites "de loisir" (le sport, par exemple), la notion d'entraînement participe, si l'on peut dire, de la même logique : il faut profiter de la régénération engendrée par le repos pour faire produire à l'organisme des efforts qui le fatiguent au-delà du naturel, bref, fuir la mollesse, la souplesse, la légèreté, la facilité pour gagner la dureté, la rigueur, la lourdeur, l'effort lesquels sont censés octroyer un surcroît de facilité qui sera, derechef, mise au service de l'effort et de la vitesse, et ainsi de suite, à l'infini.

C'est oublier que "c'est toujours et partout le mou qui use le dur et non l'inverse"(Lǎo Zǐ), donc que, dans l'alternance perpétuelle de la légèreté du mouvement et de la lourdeur du repos, c'est le premier terme qui est le temps fort et le second le temps faible. D'où l'idée d'une supériorité intrinsèque du léger sur le lourd. De fait, les Chinois ont, pour exprimer cette supériorité, trois métaphores favorites, évidemment empruntées à l'impermanence de la nature : l'eau (水, shuǐ), le vent (风, fēng), les nuages (云, yún). S'agissant de l'eau, "en ce monde, rien de plus souple et de plus faible que l’eau ; cependant aucun être, quelque fort et puissant qu’il soit, ne résiste à son action (cor­rosion, usure, choc des vagues) ; et aucun être ne peut se passer d’elle (pour boire, croître, etc.)"(Lǎo Zǐ). Point n'est besoin d'insister : les victimes d'inondations ou de raz-de-marée, savent, hélas, que ce n'est pas là  une vue de l'esprit. 

Pour ce qui est du vent, disons d'abord que, dans la plupart des civilisations et pas uniquement en Chine, le Sage est assimilé à un être qui a appris à "chevaucher le vent" (c'est aussi le surnom que l'on a donné à Liè Zǐ : "celui qui chevauche le vent"). Par ailleurs, "le grand souffle indéterminé de la nature, s’appelle vent. Par lui, même le vent n’a pas de son. Mais, quand il les émeut, tous les êtres deviennent pour lui comme un jeu d’anches. Les monts, les bois, les rochers, les arbres, toutes les aspérités, toutes les anfractuosités, résonnent comme autant de bouches, doucement quand le vent est doux, fortement quand le vent est fort. Ce sont des mugissements, des grondements, des sifflements, des commandements, des plaintes, des éclats, des cris, des pleurs. L’appel répond à l’appel. C’est un ensemble, une harmonie". Magnifique passage attribué à Zhuāng Zǐ dans lequel le Sage met en relation le souffle du vent comme paradigme de la légèreté et le son de la musique. Là encore, on rejoint Nietzsche pour qui danse, légèreté et musique sont indissolublement liées. Sauf que, pour Zhuāng Zǐ, la musique n'est pas liée à la légèreté, c'est la légèreté même qui s'exprime lorsque celle-ci effleure le dur, le lourd, le permanent, comme pour lui rappeler que le plus fort n'est pas celui qu'on croit, que l'érosion aura, tôt ou tard, raison de tout. C'est la raison pour laquelle, il me semble que lorsqu'on est dans un cadre naturel, c'est une véritable hérésie que d'écouter de la musique industrielle dans un casque : le bruit rythmé de son propre souffle en action (en chinois 气功, qì gōng, en sanskrit, prāṇāyāma), la caresse du vent sur le visage et sur le reste du corps, le gargouillis de l'eau dans les oreilles (lorsqu'on nage), sans compter les mille et une sonorités dues au flux et au reflux des processus naturels auxquels nous participons, devraient suffire à témoigner de l'harmonie de la nature dont chacun de nous n'est, rappelons-le, qu'un infime fragment.

Je terminerai par l'évocation de la figure du nuage à travers l'étymologie en chinois d'un mot-fétiche dont la pensée occidentale use et abuse notoirement : le mot "sport". Eh bien, figurez-vous que ce qui, en chinois, correspond à ce terme s'écrit 运动, yùn dòng. Ce qui, si vous avez suivi attentivement mon exposé, signifie littéralement ... "mouvement des nuages" ou, si l'on préfère "nuages en mouvement". Est-il besoin de commenter ?

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Message par Sandrine le Sam 21 Nov 2020 - 18:59

Bonjour Phiphilo
Je suis d'accord avec vous , la marche nordique doit être légère ou plutôt le mouvement doit être léger, le pas doit être léger, la propulsion doit être légère etc.. 
Ne recherchons pas la vitesse , mais ce qui nous permettra d'être léger.
En partant avec ce principe et en y pensant à chaque sortie d'ailleurs, la marche va être complétement différente. (Testée depuis peu aussi )
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